Pour une conception engagée de l’espace urbain

 

rue de la Roquette Paris 11Quartier Bibliothèque Paris 13Accumulation Paris 11

Le mobilier urbain doit se combiner en cohérence avec les autres éléments de l’espace urbain pour créer un ensemble, une ambiance spécifique qui invitera à la flânerie, au repos ou à la circulation aisée, à rejoindre facilement son mode de transport ou à trouver les boutiques des achats à faire.

Les concepteurs, qu’ils soient maitre d’ouvrage ou maitre d’œuvre, penseront système et non juxtaposition ou accumulation. Ils devront avoir une vision globale et sensible de l’espace qu’ils proposeront aux passants et habitants.

L’utilisateur sera au centre de cette réflexion qui doit inclure les 3 dimensions de la perception :

  • Syntaxique : relation entre les formes élémentaires
  • Sémantique : signification et sens perçu
  • Pragmatique : usage

Si les équipements peuvent être le support de l’image de la Ville, ils ne doivent pas s’y limiter. La perception que nous en faisons au quotidien est beaucoup plus riche qu’un simple signe identitaire. Il est support de notre confort perceptif et profond, de l’éducation et de la culture de notre sensibilité.

Ne pas endormir dans la banalité, mais oser laisser une trace de son implication de concepteur dans le projet, trace qui sera comprise de manière plus ou moins consciente par celle et celui qui traverseront l’espace ainsi conçu, mais qui ne laissera pas indifférent. Il ne s’agit pas d’appliquer des recettes, mais de proposer une interprétation, une vision nouvelle, une adéquation entre sens et forme.

Je ne propose pas de séduire et de tout esthétiser pourtant, mais d’inviter à une relation sensible aux espaces.

L’espace urbain fait partie intégrante de la culture contemporaine. Il demande un véritable engagement de la part de ceux qui le conçoivent comme il demande à celui qui l’utilise de s’engager avec son corps et dans toute sa perception sensible.

Ce blog présente les réflexions et les travaux de recherche d’Agnès Levitte sur la perception des objets quotidiens, le design urbain et la responsabilité du designer, ainsi que la méthodologie des promenades commentées avec oculomètre qu’elle a adaptée afin d’analyser finement ce qui est vu en situation réelle.

Les exemples les plus récents sont issus du mobilier urbain, spécifiquement celui qui habite les rues de Paris. Ils ont trait à la perception et à la vision sensible. C’est là la source de toute réflexion sur l’importance du design : les valeurs humaines, sociales et politiques. Les textes plus spécifiques sur la responsabilité seront postés dans les mois à venir. Ils sont l’objet de mes travaux actuels.

On trouvera également certains articles qui ont été présentés lors de colloques et/ou publiés.

Bonne lecture !

De passage à Cahors cet été 2012, la gaité des mobiliers habillés, tricotés et joyeux

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INTRIGUES DE PIÉTONS ORDINAIRES

C’est le titre d’un article que j’ai écrit pour la revue COMMUNICATIONS numéro 90 : LES BRUITS DE LA VILLE , qui vient de paraître, début mai 2012.

En voici le résumé :

De quels bruits résonne le mobilier de la rue ? Au travers de quatre intrigues, des piétons ordinaires expriment leurs plaisirs et déplaisirs alors qu’ils perçoivent des sons, des échos, des dissonances et des brouillages d’objets quotidiens rencontrés lors de leurs cheminements urbains. Tous ces bruits constituent un paysage qui obstrue ou enrichit la compréhension, l’usage ou l’agrément. Que serait une marchabilité harmonieuse et utile ? Les décideurs et les designers ne peuvent en ignorer l’importance et devraient s’investir dans la situation de la perception.

Abstract  -  How does street furniture resonate for pedestrians who stroll city streets? Pleasurable and unpleasurable perceptions are expressed, reflecting on street furniture and their sounds, echoes, dissonance and interferences. Noises and sounds together with everyday objects constitue a landscape which enhances or prevents one’s comprehension, usage and pleasure. What would be an harmonious and efficient walkability ? Leaders and industrial designers are invited to take these into account and reflect on the link between perception and situation.

LE MOBILIER URBAIN GUIDE LA MARCHE

ET ENRICHIT LE REGARD

Entretien avec Agnès LEVITTE, enseignante, chercheure attachée au Cral (EHESS/CNRS), et auteure d’un livre sur la perception du mobilier urbain à paraître en janvier 2013 aux éditions Le Félin

paru dans Beaux Arts Magazine, à l’occasion de l’exposition « Sous les pavés, le design » Le Lieu du Design, février 2012

Vous consacrez vos recherches au mobilier urbain, c’est un champ d’étude qui est nouveau?

C’est un champ ignoré qui s’inscrit dans la problématique récente de l’ordinaire. Je questionne : comment sont perçus les objets de la rue ? On ne choisit pas le mobilier urbain pourtant très travaillé par les designers. Qu’en voit-on quand on déambule ? Comment le piéton peut-il s’approprier tant d’objets disparates ? Quel plaisir ressent-il ? C’est une étude in situ.

Quelle incidence a le mobilier sur la ville?

Il est souvent l’emblème d’une ville, telles les entrées du métro de Guimard ou la colonne Morris qu’on trouve dans les films qui se déroulent à Paris. Mais aussi, et c’est ce qui m’intéresse, le mobilier structure la perception, guide la marche et enrichit le regard du piéton – ou l’appauvrit. Se pose la question de l’usage, bien sûr : ce qui est offert, compris et ce dont on se sert vraiment. Mais aussi celle de la perception sensible, du plaisir à regarder, à toucher, à poser son corps, à humer … Le maître d’usage doit être au cœur de tout projet de design.

Comment le faire évoluer ?

Si les équipes de conception s’engagent à donner sens aux espaces de nos villes, alors le plaisir sera de retour et nous apprendrons, par le regard, à apprécier et à comprendre.

La perception peut engendrer un apprentissage de connaissances de types différents. Le piéton dans la rue peut apprendre à reconnaître et à mémoriser des formes, à comprendre un nouveau mobilier, à comparer des modèles différents, à situer des monuments dans l’histoire de la ville ou du pays …

La connaissance commune est celle qui sert à la vie de tous les jours et qui ne demande guère de savoirs préalables, contrairement aux connaissances techniques et scientifiques. Prenons l’exemple de la bitte de trottoir ou potelet qui est apparue soudainement en 2002 dans les rues parisiennes, sans référence visuelle préalable. Il a donc fallu qu’un apprentissage s’opère. Beaucoup de piétons ont d’abord appris à éviter de s’y cogner les pieds ou les bras, parfois à leurs dépens. Sans parler des jeunes enfants qui, dans un moment d’inattention, vont les embrasser bien malgré eux et parfois avec douleur. Eux aussi ont dû apprendre à les identifier pour les éviter.

Une fois l’identification faite du potelet, il est aisé de s’en souvenir car nombreux sont les petits poteaux qui habitent les trottoirs de la capitale, et se rappellent aux passants par leur existence, sans crier gare[i]. La répétition, on l’a vu, aide à la mémorisation.

Puis, par réflexion et déduction, les Parisiens ont accepté de se poser des questions ou de faire appel à leur curiosité. Ils ont pu ainsi en comprendre l’utilité : il s’agit de protéger le piéton des stationnements intempestifs des véhicules. Il a fallu pour cela qu’ils observent que les automobilistes ne pouvaient plus se garer sur les trottoirs et que ces morceaux métalliques plantés de manière rapprochée près de la chaussée, ou le long des « bateaux » qui permettent l’accès à l’intérieur des bâtiments, interdisaient tout franchissement du territoire des piétons. Peut-être certains passants se sont-ils fait la remarque inverse : le territoire du trottoir est maintenant à leur entière disposition, et rares sont les endroits où les véhiculent encombrent désormais l’espace dédié aux piétons. Il faut admettre que parfois le piéton est aussi un automobiliste et qu’il s’affronte alors à cet obstacle. Il en apprendra la fonction par expérience et non par déduction.

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D’autres usages, non prévus à l’origine, sont apparus et font désormais partie du quotidien du passant qui a appris à apprivoiser l’objet. Il peut reposer sa paume sur la sphère qui termine l’objet dans sa partie supérieure, en attendant que le feu l’autorise à la traversée de la chaussée. D’autres ont accaparé le potelet pour y accrocher leurs affiches, devenue support sauvage d’informations en tous genres. Ou même en faire une œuvre d’art comme Paule Kingleur et son projet POTOGREENqui a végétalisé plusieurs rues du deuxième arrondissement de Paris : elle a proposé à tous ceux qui le désiraient – enfants des écoles, particuliers … –  de semer des graines de fleurs dans des briques de lait dès le mois d’avril. Pendant que les pousses grandissaient, l’atelier d’insertion Emmaüs a eu la charge

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de coudre des toiles de tente récupérées en forme de petits sacs qui viennent s’accrocher parfaitement sur les potelets. Et … à l’aube du 5 juin, toute une équipe de « citoyens participatifs » ont posé fleurs et sacs sur les potelets le long des trottoirs.

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L’objet a ainsi enseigné ce qu’il est, ce à quoi il sert et ce qu’il peut devenir à celui qui le regarde. Le seul regard enseigne et suggère ainsi des usages autorisés ou impromptus, des utilisations détournées.

Peut-être certains passants auront-ils remarqué qu’il existe plusieurs modèles de ce type d’objet ? Les potelets sont parfois bas, parfois plus hauts[ii], parfois la partie supérieure se termine par une boule, souvent peinte en blanc. D’autres ont un corps moulé, et non pas simplement droit. Certains auront imaginé les raisons de ces différentes formes et de leur couleur, ou essayé de comprendre comment ils sont fabriqués, avec quel matériau et par quel procédé. Dépassant le sens commun, la recherche de la réponse à ces questions a pu les guider dans des apprentissages techniques. Il aura fallu souvent une réflexion de bon sens pour valider la solution envisagée, ou peut-être une conversation avec un ami spécialiste de la question, ou encore une lecture dans un ouvrage, dans un journal, l’écoute d’une émission de télévision, qui fort à propos, a confirmé ou infirmé la supposition et ainsi a aidé à mémoriser les nouvelles connaissances sur le sujet, tout banal qu’il soit.

Le regard sur un objet de la rue peut également mener à un apprentissage culturel. Jean-Marie Schaeffer définit : « … replacée dans l’évolution des formes de vie, la culture apparaît d’abord comme un moyen non génétique pour faire circuler de l’information entre individus[iii]. ». Stanislas Dehaene propose une définition liée au recyclage neuronal : « la culture, c’est-à-dire l’ensemble des représentations mentales partagées qui caractérisent un groupe d’humains »[iv]. Le cerveau ne se contenterait pas d’imiter ce qu’il voit, mais il « sélectionne des attracteurs culturels » de manière intentionnelle. Nous (la société) retenons les objets qui nous sont particulièrement utiles et nous les perfectionnons à chaque étape, à chaque époque.

Sans prétendre parler de recyclage neuronal pour les objets qui meublent les rues de Paris, nous suggérons l’idée que l’histoire du potelet – ou de la bitte de trottoir – enrichit toutefois la culture du piéton qui s’y intéresse. La forme d’origine est née sans doute au dix-huitième siècle, pour initier le cavalier novice aux difficultés de l’équitation, ce qui explique le diamètre rétrécit sous la boule. On peut y attacher la longe de son cheval sans crainte qu’elle ne se détache. Le métal remplaça bientôt le bois. La forme s’est régularisée sur ordre de Napoléon Bonaparte, au début du dix-neuvième siècle, lorsque ce potelet fut utilisé pour y maintenir menottés les contrevenants au respect de la tranquillité publique. Le diamètre évolua avec la forme des menottes. Le potelet protège toujours le piéton innocent, mais aujourd’hui, c’est contre les véhicules. La boule n’a plus la fonction de retenir les menottes mais, peinte en blanc, elle aide les malvoyants à se repérer. Et la distance d’un mètre entre deux poteaux interdit tout stationnement ou circulation des voitures. Leur forme lisse empêche les utilisateurs de deux roues d’y attacher leur antivol. Voilà quelques-unes des réponses aux questions que le regard du piéton peut se poser au hasard de sa promenade.

À l’expérience commune, et aux apprentissages technique, formel, historique et culturel, il faut ajouter un dernier type d’apprentissage que nous avons pu recenser dans les promenades commentées : il s’agit du domaine du sensible. Il fera l’objet d’un chapitre entier sur l’appréciation sensible et esthétique, un peu plus bas.


[i] Ils sont 270 000 en août 2009 pour 97 500 arbres plantés en alignement sur les voies publiques. source : http://www.airsdeparis.centrepompidou.fr/. et http://www.paris.fr.  - Ce mobilier est géré par la Direction de la Voirie et des déplacements de la ville de Paris

[ii] Initialement d’une hauteur de 90 cm, ils ont désormais une hauteur réglementaire de 120 cm. d’après http://systemepoucet.canalblog.com/archives/2008/05/01/8991557.html

[iii] Jean-Marie Schaeffer, 2007, p 286

[iv] Stanislas Dehaene, 2007, p 201

En guise d’introduction, voici un aparté sur la verticalité dans la ville. Un texte inspiré par quelques lignes de Franz Kafka

Un aparté sur rayures et verticalité

« Paris est rayé : les hautes cheminées minces qui se développent à partir de cheminées plates, toutes les petites cheminées qui ont la forme d’un pot de fleur, les vieux candélabres à gaz extrêmement silencieux, les raies transversales des jalousies […] les barres minces des toits comme ceux que nous vîmes rue [de] Rivoli, le toit de verre strié du Grand Palais des arts, les fenêtres des locaux commerciaux partagés par des traits, les grilles des balcons, la tour Eiffel qui se compose de raies,[…], les petites chaises que l’on voit en plein air et les petites tables de café dont les jambes sont des traits, les jardins publics avec leurs grilles aux points dorés. » Franz Kafka, Journal – Vendredi 8 septembre 1911 – traduction sous la direction de Marthe Robert, Paris Gallimard, La Pléiade, 1984

Toute perception humaine est située, le sujet en est le centre. Dans sa vision égocentrique, il situe ce qu’il voit par rapport à son corps, à sa gauche et sa droite. Le haut et le bas, le devant et le derrière, le ici et le là-bas constituent son environnement.

Il maintient son centre de gravité dans une verticalité toujours recherchée, si tout fonctionne normalement. C’est son « fil à plomb ». La gravité est « constante en grandeur et en direction … C’est un invariant de l’espace terrestre. » (Berthoz, A. 1997). Tout le corps du marcheur participe de cet équilibre : les yeux, paupières et pupilles comprises, la tête, le cou, les quatre membres et toutes les articulations. C’est la perception kinesthésique par de multiples muscles et tendons en mouvement incessant. La verticalité, c’est l’oreille interne qui la contrôle et la maintient, quand toute la pesanteur l’attire vers la terre. Alors que les cosmonautes dont la conscience du poids de leur corps disparaît ne savent plus où est le haut du bas. La Terre apparaît « collante » à leur retour ici-bas.

Dans cette verticalité du marcheur, le monde de tous les possibles se déploie, vers l’avant. Les deux axes – l’horizontal et le vertical – créent l’espace vécu. Les relations spatiales se vivent dans le changement de position qui engendre la troisième dimension. Le corps perçoit et agit. L’expérience vivante est au centre géométrique et phénoménal de la scène visuelle.

Le piéton est l’absolu dans le relatif et le mouvant de la ville.

Dans la rue, ce que voit le promeneur est encadré par les éléments qu’il perçoit à la limite, ou de part et d’autre de son champ de vision. Dans Paris, ce sont souvent les immeubles de la rue ou du boulevard, à gauche et à droite, qui se dressent eux aussi en toute verticalité. Le promeneur, dans sa gravité centrée, voit son cadre évoluer sans cesse. C’est le flux visuel qui défile à la même allure que ses pas. Il se perçoit dans ce « châssis ». Il sent son corps en mouvement, il vit sa marche de l’intérieur. Et il voit aussi avec ses yeux un peu de son corps, en tant que personnage du tableau, axe central et mobile dans le cadre, mobile lui aussi. En vérité, son cerveau anticipe en permanence sa marche et donne des ordres à ses pieds. C’est le sol plat qui ferme le champ en bas, et le ciel – parfois – qui le clôt en haut.

À ces deux axes qui le situent ici dans son environnement, il faut ajouter la distance qui l’entraîne là-bas dans le mouvement du déplacement et de l’espace, l’ailleurs. C’est sa référence égocentrée qui l’aide à gommer la plupart des ambiguïtés. La distance est perçue (vécue) à l’horizontal, c’est la vision qui l’évalue : « c’est tout près » ou « c’est trop loin ». Le corps a également son mot à dire, il prévoit et calcule, puis ses pas et ses pieds parcourent le socle, les pavés et le bitume. Et aussi la pensée qui imagine le cheminement, l’anticipe ou le craint.

L’horizon est le lointain où la taille de l’objet est devenue nulle. Il est rare à Paris, pourtant l’œil aimerait s’y reposer. Entre deux, l’espace du désir où se porte le regard mais que la main ne peut caresser.

Rien n’est statique, rien n’est figé, sauf l’objet urbain, planté et vertical. Objet que le piéton intègre dans son champ visuel. Il le perçoit s’il en a besoin. Il l’ignore s’il le connaît trop bien et n’en a que faire pour son acte du moment. Pourtant les objets foisonnent dans une diversité surprenante, et souvent encombrent et ralentissent la marche. Ils se dressent et hérissent le trottoir, jamais obliques sauf par accident. Car l’oblique, c’est plus compliqué, plus compliqué à fabriquer, mais aussi à faire tenir au sol, plus compliqué car il prend plus d’espace. Et plus compliqué à voir pour le cerveau.

Plantés sur son chemin, le piéton rencontre des signes, des arbres et des meubles verticaux qui veulent le servir, le guider, le protéger ; attirer son regard. Ou bien ce sont des boîtes anonymes qui cherchent à se fondre, perpendiculaires aussi, dans le marron et le vert de Paris. Tous ces objets, il a appris à les reconnaître dans leur invariance. Peu importe l’angle de vue ou la distance, le piéton les identifie sans hésitation. Son cerveau calcule dans l’instant et restitue fidèlement le percept.

Souvent, à Paris, ces objets sont grillagés, barrés, rayés, autant de lignes verticales, graphiques, petits cadres dans le grand cadre, barrières qui interdisent de tourner en rond, orientent, si petites soient ces rayures, vers ce qui est autorisé. Et le piéton – tout aussi d’aplomb – n’en fait bien sûr qu’à sa tête et son bon vouloir.

Car il est le centre vertical de son égocentricité, il a une place de choix dans son champ visuel,  « sa » place. Le paysage encadré structure son regard, et son regard embrasse le cadre du paysage.

Formes verticales qui se détachent du fond encadré. L’arrière-plan est animé de formes si diverses qu’elles en deviennent indistinctes et se fondent dans le fond. C’est tout ce que l’attention ne prend pas en compte : l’air et le vent, les masses colorées, les objets inutiles dans l’instant, les piétons anonymes, les véhicules – et tous les bruits, les odeurs et les parfums, les lumières et les ombres, les mouvements et les déplacements horizontaux pour la plupart. C’est l’ambiance, si particulière et indicible, indispensable mais qu’un individu seul ne peut composer ou maîtriser. C’est un des « arts » de la rue dont l’esthétique reste à créer.

Parfois, le marcheur prend le recul allocentrique du plan. Il situe objets et personnages, non plus pour lui-même, mais pour l’autre, par l’autre. Le cadre devient le cadre d’une image, abstraite mais bien réelle. Perçue mais représentée.

Mais il reste campé dans sa verticalité. Son cadre et son champ structurent le lieu pour qu’il puisse parcourir l’horizontal de l’espace qui se déploie sous ses yeux.


Interview d’Agnès Levitte réalisée par Mica Gherghescu le 31 Mars 2011, pour préparer un article à paraître dans le prochain numéro de la revue ARTA de Bucarest, Roumanie.

Mica Gherghescu: Je vais commencer ex abrupto. Depuis longtemps, la psychologie expérimentale et les neurosciences ont démontré que la perception est toujours subjective, que la flânerie n’est jamais indifférente ou homogène – ni au niveau conscient, ni au niveau inconscient. Le sujet regardant s’installe dans un tissage complexe de relations perceptives, cognitives, sociales, culturelles. Vous avez exploré cette complexité dans les promenades qualitatives à expression libre, parfois accompagnées par un occulomètre. Comment cette complexité est-elle ressentie, vécue et exprimée par l’usager – promeneur ?

Agnès Levitte : Quand j’ai accompagné ces promenades, j’ai fait tous mes efforts en tant que chercheure pour être vraiment neutre, comme transparente. Pourtant dans la mesure où ce qui m’intéressait c’était l’objet et la manière dont il avait été conçu par des designers, je ne pouvais pas m’empêcher d’être déçue, quasiment après chaque promenade. J’avais l’impression que ce piéton-là n’avait rien dit, que rien n’avait été vu et que ce promeneur-là n’apporterait rien d’intéressant à mon étude. Malgré cela, j’ai continué – j’ai fait quatorze promenades, dont trois avec un occulomètre. Je les ai transcrites d’une manière très précise, en gardant toutes les hésitations, les « heu », tous les détails et n’intervenant absolument pas sur la bande. J’ai commencé à les croiser avec mes analyses et mes recherches en philosophie, en neurosciences et en sciences cognitives. C’est alors que je me suis aperçue qu’il y avait une énorme richesse, richesse que je n’avais pas du tout décelée sur le moment. Probablement parce que le chercheur projette, quoi qu’il en soit, ses attentes et ses propres perceptions, malgré lui. Il a fallu que j’aie le recul purement scientifique et que je m’attelle à la langue elle-même pour comprendre.

Au début, j’avais cette masse énorme ; j’ai décortiqué les mots et, à un moment, en travaillant sur la promenade d’une certaine femme, qui revenait en arrière, qui pensait au passé et disait parfois « et voilà là ! », ou « vous vous souvenez comment c’était avant… ». Ou qui faisait trois pas et disait « quand même… ». Alors je me suis aperçue que ces promenades constituaient une suite de petites intrigues. Des suites dans lesquelles la perception n’est pas du tout immédiate, instantanée, pure, parfaite. Elle ne « colle » pas à un objet. Bien entendu, on aperçoit un objet dans l’instant présent, pourtant on ne le voit pas totalement isolé, comme sur une image, mais avec tout ce qui l’entoure, le bruit, les odeurs, les oiseaux, la bagnole qui passe très vite. Et aussi avec ce que nous lui projetons. Par exemple si on doit prendre l’autobus, on va repérer l’abribus ; ou quand on a soif on va apercevoir la fontaine.

C’est parce que la chercheure met le piéton en situation d’enquête que celui-ci va regarder précisément, qu’il va remarquer la fontaine Wallace par exemple. C’est une magnifique fontaine offerte par un riche Anglais en 1871. Elle est devenue depuis un objet quotidien, qu’on ne regarde plus, parce qu’on a grandi avec lui. En plus aujourd’hui nous avons toujours avec nous une bouteille en plastique. Ces fontaines ne sont pas mises en valeur comme des œuvres d’art. Et pourtant elles le sont.

Ce qu’on voit, ce qui vient à nous, on ne le décrypte pas tout de suite, mais tout ce « paysage » fonctionne comme une nourriture permanente, qu’on reçoit ou qu’on refuse. C’est tout ça qui fait notre quotidien.

MG : Est-ce que nous projetons aussi nos histoires, nos goûts ?

AL : Bien sûr ! selon chacun. Je me souviens de cette jeune femme moldave, en France depuis seulement cinq ans, et qui a vécu dans un petit village. Pour elle, le mobilier urbain n’existait pas avant son arrivée à Paris, puisqu’il n’y avait chez elle ni éclairage public, ni bancs. Si elle connaît Pouchkine ou qu’elle a fait un voyage à Saint-Pétersbourg, son oeil est différent. Au cours de la promenade, elle a voulu vérifier si tous les bancs étaient identiques. On en a croisé une cinquantaine en trois quarts d’heure de marche, de cinq modèles différents. Elle ne les a pas distingués. Elle se les appropriait dans son expérience mais seulement comme « le banc pour s’asseoir et qui est vert ». Elle ne voyait pas les différences dans les moulures, les couleurs, le matériau. Peut-être que si je lui avais montré des images à comparer, elle aurait vu les différences, mais sa mémoire n’est pas pu le faire dans le cheminement piétonnier.

Tandis que l’artiste graveur qui va tous les mercredis au Louvre et qui copie les œuvres des grands maîtres, lui il a su décrire, de mémoire, l’entrée du métro de Guimard, d’une façon très précise. Il ne s’agit pas d’érudition parce qu’il ne connaît pas en détail l’histoire de l’art, mais son œil et sa mémoire sont formés à voir et discriminer les détails esthétiques.

MG : Cela rebondit sur un autre constat que vous avez fait, à savoir le pouvoir d’apprentissage de la perception. S’agit-il d’une disposition interne de la perception ou bien ce pouvoir intervient-il plutôt comme régulateur des stimuli visuels reçus par le regardeur ?

AL : C’est la question fondamentale que je me suis posée, dans un article : « Can Design Educate ? ». Cela a été le déclencheur de ma recherche et de ma thèse. J’ai toujours côtoyé les designers, et je me suis souvent demandé s’il sont conscients du pouvoir qu’ont les objets qu’ils mettent dans notre environnement – que ce soit un grille-pain ou un lampadaire. J’ai toujours dit à mes étudiants qui travaillaient sur des projets, qu’un bon design doit raconter ce qu’il est vraiment – comme c’est le cas du viaduc Millau par exemple, qui a marqué les esprits au moment de sa construction et qui a transmis tout un message. On comprenait que si on jetait des pylônes en béton au fond d’une vallée, on pouvait faire rejoindre ces pylônes par un tablier en acier très rigide pour protéger les voitures (je collabore avec les fabricants d’acier pour communiquer les valeurs du matériau, en tant que consultante). Je pense que les messages scientifiques, techniques, esthétiques ou d’usage peuvent être compris par celui qui regarde, à condition que l’objet soit bien conçu. Par la seule perception, en le regardant, on devrait directement comprendre son message et sa fonctionnalité.

MG : Mais, est-ce que cela s’applique à la fois à l’objet pratique, au mobilier urbain, et au monument public ?

AL : J’espère ! Tout près d’ici il y a le Balzacde Rodin, qui a été souvent cité par les promeneurs comme un des emblèmes de Paris. Ce Balzac raconte une histoire sur le sculpteur, sur Balzac lui-même, sur la sculpture moderne. Si quelqu’un s’y arrête, il va comprendre instantanément un tas de choses différentes, chacun à sa manière. Ou bien, prenons l’entrée du métro d’Othoniel, place Colette. On peut se demander : est-ce une œuvre d’art ou simplement une entrée de métro, très fonctionnelle ? Othoniel lui-même l’a travaillée précisément comme une entrée de métro. Elle ne ressemble pas, bien évidemment, aux entrées de Guimard, mais on y comprend la fonctionnalité très facilement. Et pour revenir aux entrées magnifiques de Guimard, il utilisait pour ses entrées la

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technique de la fonte moulée qui était absolument novatrice à son époque. Pourtant il est resté dans le style de l’Art Nouveau, beaucoup moins innovant à l’époque. En plus, par sa modularité et la variabilité des éléments, on peut considérer ces accès comme l’un de tous premiers objets de design en France. Par ailleurs, les promeneurs de mon enquête ont très souvent cité ces « bouches », mais sans s’en souvenir précisément. On les a ves un jour et on finit par ne plus les voir, tellement elles nous « crèvent les yeux ».

MG : Est-ce que la réaction de dégoût ou de retrait s’exprime avec la même intensité ? Est-ce que les réactions négatives s’atténuent avec le temps ?

AL : Je pense qu’un bon exemple, pour répondre à cette question, serait les Sanisettes, surtout les anciennes installées depuis les années 1980 et qui ont été remplacées par un nouveau modèle en 2009. Une jeune Japonaise que j’ai interviewée s’est construit tout une fiction, un scénario de la panique – « si j’entre là-dedans je ne pourrais pas en ressortir, avec la chasse d’eau je vais recevoir une douche, je pourrais taper, personne ne m’entendra ! » Les espaces du premier modèle étaient un peu claustrophobiques. Les gens avaient tendance à paniquer et ne pas oser s’en servir. La gêne était aussi culturelle pour ce cas précis, puisqu’au Japon les toilettes de ce type sont placées dans les espaces publiques ou commerciaux, jamais dans la rue. Elle craignait ainsi d’être vue en train d’entrer ou de sortir. Sa panique était très violente, amorcée par la simple vision. Les autres promeneurs en ont également parlé de manière négative. Aucun ne l’utilise et je peux en conclure qu’à l’époque, l’objet rebutait les piétons. Depuis 2009, la société Decaux a gagné l’appel d’offre pour Paris et a installé environ 400 exemplaires du nouveau modèle. En questionnant certaines personnes incidemment, je me suis aperçue que très peu avait remarqué qu’il y avait un nouveau modèle (sans prétendre faire des statistiques ! ) Pourtant la nouvelle forme évoque un tronc d’arbre. L’espace intérieur est beaucoup plus vaste, beaucoup plus lumineux ; il y a des boutons très clairs, et un scénario pour les urgences. Toutefois les gens n’ont pas remarqué grand chose et quand je les questionne, si nous sommes devant ces nouvelles Sanisettes, ils me disent simplement « C’est moche ! » Il semble que l’amélioration de l’image n’est pas encore perçue.

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MG : Est-ce que leur implantation à Paris a suscité un débat esthétique effectif ?

AL : Pas que je sache. C’est un discours institutionnel en fait. Le premier dessin proposé a été refusé d’emblée par la société Decaux. Mais le designer a su convaincre que la forme évoquant le tronc d’arbre était la meilleure solution. De toute manière, il n’était pas envisageable de proposer un changement visuel radical. En même temps, il s’agit quand même de toilettes publiques qu’on ne peut pas transformer en œuvres d’art ! Il fallait trouver un modus vivendi. C’est sûr qu’au niveau du confort d’usage et de l’attrait visuel il y a une nette amélioration. D’autant plus que, depuis le milieu des années 2000, les toilettes sont devenues gratuites avec la nouvelle municipalité. C’est aussi une histoire de gros sous, que j’ai un peu explorée. Mais malgré cette nette amélioration, même visuelle, les gens ne voient pas de différence, même si, aujourd’hui, le rejet n’est plus aussi radical. Il faut tenir compte du fait que l’usage lui-même est devenu complexe et qu’il n’est pas complètement intuitif.

MG : Pour revenir à des questions plus théoriques, dans cette critique phénoménologique élargie du design urbain, vous avez plaidé pour une responsabilité sociale et culturelle des acteurs de décision, des concepteurs et des usagers. Comment peut-on envisager pragmatiquement cette responsabilité ?

AL : C’est la raison autour de la quelle j’ai construit mes recherches et pour laquelle je m’implique dans la vie sociale et publique de mon quartier. Aujourd’hui, le piéton n’a pas son mot à dire et mes expériences récentes en terme de démocratie locale le confirment. On vous interroge mais on n’applique que très rarement ce que vous proposez. Il faut essayer de convaincre à la fois les décideurs politiques, les industriels fabricants et les designers… tout en sachant que ce sont les commanditaires politiques qui feront le choix final. Le designer doit tenter de les convaincre (ou les éduquer).

Une grande partie des responsabilités écologiques et sociales est aujourd’hui très claire et admise : la sécurité, le développement durable (récupération de l’eau, de la lumière), prise en charge des handicapés.

Celle que je revendique très fort c’est l’écologie d’usage et l’écologie esthétique. Et celles-là ont besoin d’une éducation. Ou bien c’est le designer qui arrive à éduquer son client, ou bien, et ce serait le plus simple, il faut former le regard des décideurs. Il n’existe aucune formation du regard. Quand l’industriel doit choisir une couleur ou une forme, soit il demande à sa femme (parce que les femmes sont censées être sensibles et savoir choisir la couleur de la cravate de monsieur le matin), soit il accepte un consensus mou, soit il fait appel à un artiste qui ne s’y connaît pas en design et qui fera une œuvre d’art (comme par exemple Christian Lacroix pour le TGV, qui n’est pas une réussite). Ce qu’il faudrait, vraiment, ce serait de débuter cette éducation du regard dès l’école maternelle et

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apprendre aux enfants à regarder et à accepter leur sensibilité. Puis d’aller dans les écoles des décideurs – ENA, Sciences Po, HEC… – et donner des outils à ces décideurs pour qu’ils sachent ce qu’est que le design et comment en faire usage, ce qu’est la perception sensible et quelles sont les possibilités d’enrichir le regard et le plaisir sensible.

MG : Mais alors ces indicateurs de performance, d’efficacité éthique et esthétique doivent s’appliquer aux usagers eux-mêmes et doivent être réclamés par eux.

AL : Tout à fait, mais ce sera plus long donc plus lent. Les piétons peuvent revendiquer des qualités pour les objets de leur quotidien. Mais dans le cas du mobilier urbain, il ne peut pas choisir, puisqu’il nous est imposé. Il y a moins de décideurs et de designers que de public, c’est donc plus facile de leur enseigner ces responsabilités là.

Mica Gherghescu est critique et historienne de l’art. Elle travaille entre Bucarest et Paris. Elle mène une recherche doctorale sous la direction de Jean-Marie Schaeffer dans le cadre du CRAL-EHESS sur “les langages artistiques imaginaires inventés par les artistes dans l’espace français après 1945”. Elle a été commissaire de la 4ème édition de la Biennale des Jeunes Artistes, Bucarest 2010.

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